Najah Ahmed : « Nou Tou Mantal peut donner à certaines personnes le courage de parler, de mettre des mots sur ce qu’elles vivent »
Avocate et Deputy Chairperson à la
National Human Rights Commission, Najah Ahmed s’attaque depuis quelques mois à
un sujet longtemps tabou dans notre société : la santé mentale. Dans son
podcast intitulé Nou Tou Mantal, elle et ses invité·es abordent les
différents maux liés à la santé mentale.
Najah Ahmed, depuis quelques mois, vous
êtes venue de l’avant avec un projet innovant. Mais, pour vos fidèles
followers, pourriez-vous d’abord vous présenter ?
J’ai 31 ans, je suis avocate et j’occupe
depuis quelques mois la fonction de Deputy Chairperson à la National Human
Rights Commission. Mon engagement professionnel a toujours été étroitement lié
aux droits humains, en particulier aux droits des femmes et des enfants.
En parallèle, je m’intéresse depuis
plusieurs années aux questions de santé mentale, à la fois à travers mon
entourage et mon propre vécu. C’est dans cette continuité que j’ai lancé Nou
Tou Mantal, un podcast diffusé sur YouTube.
Vous êtes une habituée du barreau et, de
surcroît, proche de la cause féminine et de celle des enfants. Qu’est-ce qui
vous a incitée à lancer le podcast Nou Tou Mantal ? Pouvez-vous nous en dire
davantage sur la genèse de ce projet ?
L’idée de Nou Tou Mantal est née d’un
parcours personnel. J’ai côtoyé la dépression dans mon entourage avant d’y être
confrontée moi-même. Pendant longtemps, j’ai essayé d’en parler librement, en
me disant qu’il n’y avait pas plus de honte à avoir une dépression qu’un
diabète.
Pourtant, lors d’un épisode de breakdown
plus sérieux l’an dernier, je me suis surprise à me taire. Dire la vérité à des
collègues ou à des clients me semblait impensable, par peur de perdre en
crédibilité professionnelle. Cette contradiction m’a frappée de plein fouet :
même quand on se pense libérer des tabous, ils restent profondément ancrés.
Quand j’ai commencé à aller mieux, les
échanges avec d’autres personnes vivant des troubles similaires ont été
déterminants. Le simple fait de partager son vécu crée un lien, une chaleur, un
sentiment de ne plus être seule. Nou Tou Mantal est né de ce besoin : créer un
espace où ces paroles peuvent exister, sans honte et sans jugement.
Pouvez-vous nous expliquer le concept de
ce podcast ? Comment l’avez-vous imaginé afin qu’il se distingue des autres
(l’ambiance, la langue, etc.) ?
C’est avant tout une conversation. Chaque
épisode dure environ quarante minutes et se déroule chez moi, dans mon salon,
autour d’un thé ou d’un café. Il ne s’agit pas d’interviews au sens
journalistique du terme, mais d’échanges simples et humains, centrés sur le
vécu.
Il n’y a pas de posture thérapeutique ni
de voyeurisme. Je pose deux limites claires : on respecte l’intimité de
l’invité·e et on rappelle systématiquement que l’aide professionnelle est
essentielle et irremplaçable.
Le choix de la langue est libre, entre le
français, le kréol et l’anglais, pour que la conversation demeure naturelle. Et
le titre, en kréol, le dit bien : ce mot mantal, souvent utilisé comme une
moquerie, devient ici un miroir. Nous sommes tous concernés.
Comment choisissez-vous vos invités ?
Je choisis avant tout des personnes prêtes
à parler sincèrement de leur expérience. Il n’y a pas de profil type : ce qui
compte, c’est l’authenticité du témoignage et le désir de contribuer à une
conversation plus large.
Souvent, ce sont des échanges informels
qui me font sentir qu’une parole mérite d’être partagée. Je veille aussi à une
diversité d’histoires et de parcours, pour montrer que les enjeux de santé
mentale traversent tous les milieux et prennent des formes variées.
Quels types de problématiques liées à la
santé mentale abordez-vous ?
Les épisodes abordent des réalités très
diverses : dépression, burnout, traumatismes, mais aussi le silence, la honte,
la peur du regard des autres.
Il ne s’agit jamais de faire un catalogue
de diagnostics, mais de raconter ce que ces réalités font à une personne, dans
son quotidien, ses relations, son travail.
Ciblez-vous principalement les femmes ou
également les hommes ?
Même si beaucoup de femmes se
reconnaissent dans Nou Tou Mantal, le podcast s’adresse à tout le monde. Les
hommes sont tout autant concernés par la santé mentale, même s’ils sont parfois
encore plus enfermés dans le silence.
L’objectif est justement de dépasser les
étiquettes et de rappeler que la vulnérabilité n’est ni genrée ni
honteuse.
L’objectif de ce podcast est-il
d’encourager les personnes en proie à une santé mentale fragile à s’exprimer et
à en parler ?
Oui, mais pas seulement. Bien sûr, Nou Tou
Mantal peut donner à certaines personnes le courage de parler, de mettre des
mots sur ce qu’elles vivent. Mais, au-delà de cela, mon objectif est surtout de
créer une communauté : un espace où l’on peut se reconnaître, se sentir moins
seul, moins isolé dans sa souffrance.
En parallèle, le podcast s’adresse aussi à
celles et ceux qui ne vivent pas directement un trouble de santé mentale. Il
s’agit de sensibiliser, d’aider à mieux comprendre ces réalités, à en
reconnaître les signes, et à apprendre à être présent pour les autres. Parfois,
être là, c’est simplement écouter, sans minimiser, sans juger. Si Nou Tou
Mantal peut contribuer à cette attention collective, alors il a pleinement sa
raison d’être.
Selon vous, les problèmes liés à la santé
mentale demeurent-ils encore tabous aujourd’hui à Maurice ?
Oui, le tabou reste très présent, même
s’il commence lentement à se fissurer. On parle plus de santé mentale qu’avant,
mais souvent de manière abstraite ou édulcorée.
Dès qu’il s’agit de vécu personnel, de
fragilité ou de maladie, la peur du jugement reprend le dessus, en particulier
dans le monde professionnel et familial.
Comment, à votre avis, peut-on vulgariser
ce sujet ?
En parlant simplement, sans jargon, et
surtout en racontant des histoires humaines. La santé mentale, c’est la santé
tout court.
On accepte aujourd’hui de parler de
prévention du diabète ou du cancer ; il devrait être tout aussi normal de
parler de dépression postpartum, de burnout ou de schizophrénie. Le silence et
les stigmates font bien plus de dégâts que les mots.
Quelles sont les retombées de ce podcast
jusqu’à présent ?
Honnêtement, je ne savais pas du tout à
quoi m’attendre en lançant Nou Tou Mantal. Je ne savais pas si ce type de
conversation trouverait un écho. J’ai donc été très agréablement surprise, à la
fois par le nombre de personnes qui écoutent, mais aussi par celles qui suivent
le podcast fidèlement, mois après mois.
J’ai reçu beaucoup de messages
d’encouragement, et aussi des témoignages de personnes qui ont partagé avec moi
leurs propres expériences. Ces échanges me touchent profondément. Ils me
portent, me donnent de l’élan et le courage de continuer ce projet.
Enfin, un petit mot sur le prochain
épisode de Nou Tou Mantal ?
Le dernier épisode aborde un tabou immense
: l’inceste. Il donne la parole à une femme qui évoque non seulement le
traumatisme vécu, mais aussi son chemin de reconstruction. C’est un témoignage
d’une grande force, qui montre qu’au-delà de la violence subie, il est possible
de se réapproprier sa vie et de trouver une forme de guérison.
Le prochain épisode, prévu pour février,
portera sur l’infertilité. Il questionnera la place que notre société assigne
aux femmes à travers la procréation, et l’impact profond que peut avoir, sur la
santé mentale, le fait de ne pas pouvoir remplir ce rôle que l’on présente
souvent comme une évidence ou même comme une “mission”. Ce sera une conversation sensible mais nécessaire.
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